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dimanche, 01 juin 2008

Francine

Depuis le jour, où seule face à son miroir, Francine s'aperçu qu'elle était vieille, la quadra refusait tout contact humain en dehors des personnes par elle reconnues sans danger pour son image. Était-ce réellement la vision des petites rides naissantes, les deux trois cheveux blancs qui l'effrayaient à ce point?
Si Francine avait été réellement honnête, elle se serait réellement interrogée sur la raison profonde du malaise qui s'installait. Mais s'interroger c'est aussi risquer de se faire encore plus de mal qu'elle n'avait déjà.
La journée commençait invariablement de la même façon: il fallait chasser la déprime avant que celle-ci ne l'empêche de mettre un pied par terre. Francine, le radio-réveil coincé sur France-musique se laissait bercé par le morceau classique du moment. Elle aimait les réveils en compagnie de Beethoven ou de Wagner. Elle trouvait que ça lui donnait la pêche alors que Chopin la condamnait à être une âme errante toute la journée. Dès qu'elle entendait la moindre note mélancolique, elle zapait sur une radio de hardrock, histoire de lui booster la tête. A défaut, elle piochait dans sa "Cédé-thèque" personnelle et s'étourdissait des vieux morceaux de Ledzeppelin ou de Motorhead. Un dépakote pour anéantir les humeurs, deux ou trois les jours de déprime grave, et elle se levait enfin!
Dit comme ça, on a l'impression qu'elle a pris des heures avant d'oser poser le pied par terre, mais en fait il ne faut que quelques minutes, tentez et vous le constaterez par vous même. La déprime parait tellement plus longue, tout se fait dans la lenteur, dans la poussière. Tout est sale derrière des lunettes de déprime! 
Puis, comme beaucoup de monde, Francine entrait dans la cuisine, il fallait préparer le petit-déjeuner de ses "fauves" comme elle aimait à les appeler mais qui étaient, en réalité, trois adorables enfants, qui avaient tous l'avantage d'être soit pré-ado soit ado. De charmants ados, pas ceux dont on faisait fréquemment le portrait à la tlé ou dans les film à sensations. Elle ne se plaignait pas, elle avait su instaurer un dialogue constructif avec eux et pour le moment tout se passait bien. L'aînée suivait sa scolarité sans soucis, le second peinait par fainéantise, et la dernière, qui n'aimait pas l'école, faisait ce qu'elle pouvait pour ne pas redoubler Bien sur ce n'était pas non plus des anges, elle devait de temps en temps élever la voix, mais si peu. Elle aimait les crises de fou-rires qui accompagnaient souvent leur repas du soir, le seul qu'ils puissent prendre ensemble. Celui où chacun prenait enfin le temps de décompresser et de parler de ses soucis. Seule Francine, elle est la mère, taisait ses angoisses profondes et les seuls soucis qu'elle accepta de leur confier était les soucis financier du moment. Son salaire n'était pas négligeable, certes, mais ils étaient à quatre sur ce seul revenu! Les enfants ne se plaignaient pas de ce manque financier, ils étaient bien à la maison, alors ils s'arrangeaient avec ce qu'ils avaient. Chacun y mettait de la bonne volonté et la maison tournait correctement.
Les vacances scolaires étaient de ses jours où Francine accumulait la dose de médicament au levée. Les enfants chez leurs pères respectifs, pères qui ne manqueraient pas de se féliciter pour la bonne éducation de leur progéniture alors que leur plus dur travail était de signer le chèque à la fin du mois. Pères qui ne se gênerait pas pour lui faire de remarque post vacances, comme s'ils connaissaient quelques choses à leurs enfants, il faudrait pour cela qu'ils prennent la peine de leur téléphoner un peu plus qu'une ou deux fois tous les trois mois! Ils seront là à se féliciter et à se congratuler d'avoir d'adorables étudiants, de merveilleux enfants sachant être poli! Bien que ce comportement la rendait souvent très malade, elle se gardait de toutes réflexions à l'encontre des géniteurs devant les enfants, ils devaient respecter leur père comme elle-même, c'était une condition essentielle pour la bonne évolution de ses chérubins avait décrété Francine après une ultime dispute avec le père de la dernière.
Pour son  évolution et son bien être, Francine avait fait l'impasse dessus quand il lui avait fait comprendre qu'elle était ...
Bref quand on est nulle en amour, on est nulle! Francine s'était faite une raison, et sa ligne de conduite, aujourd'hui restait: Mieux vaut être seule que mal accompagné!
Surtout depuis, il y a quelques siècles? Non, quelques semaines, elle avait cru! Mais qu'avait-elle cru encore? Que pour une fois elle serait moins cruche? Ou que quelqu'un quelque part l'attendait? Il faut être écrivain pour croire ce genre de chose!
Depuis sa naissance, personne ne l'avait attendu, elle n'avait pas fait de psychothérapie pour autant, elle n'avait pas eu de phénomène de "résilience", elle était la même meurtrie que ce bébé née il y a plus de quarante ans.
Ce soir-là, Francine, était seule à la maison, c'était les vacances. N'étaient autorisées à entrer chez elle, les ami(e)s des enfants et ses amies à elle. Elle n'attendait plus rien de la vie, mais surtout elle n'espérait plus rien. Cette absence d'espoir désolait ses amies et sa famille, tous lui répétaient à longueur de temps qu'il ne fallait pas désespérer, qu'elle était encore jeune, qu'il y avait bien un homme sur cette terre à qui elle plairait et avec qui elle ferait sa vie.
Cela avait le don de l'exaspérer au plus au point, comment pouvaient-ils être aussi insensible à sa douleur? Comment pouvaient-ils imaginer qu'elle allait remiser au fond d'un grenier intérieur les derniers mois, les derniers jours, les derniers bonheur parce qu'il l'avait ... Parce qu'il était ... Parce qu'il mentait! Parce qu'il lui avait mentit!
Ce soir-là, la télé déversait son flot d'image au seul canapé posé devant elle. La pièce s'illuminait et s'affadissait régulièrement. Francine avait quitté le salon depuis longtemps. Allonger sur son lit, une photo dans les mains, leur photo, celle de l'époque où elle croyait que...  Francine pleurait!
Il lui avait pourtant dit de ne pas pleurer, que ce n'était pas une fin en soit!
Elle avait plus de quarante ans, trois enfants (ils n'étaient même pas d'un père unique), elle mesurait combien il lui faudrait s'habituer à cette solitude parce que la fierté mal placée des hommes la condamnait à n'être rien. Comme l'avait condamner son père à sa naissance!
Comme le lui avait rappelé celui à qui elle avait confié son âme et sa vie et qui les lui avait brisé sans espoir. Il ne lui avait pas dit vraiment qu'il la quittait parce qu'elle présentait des handicapes qu'il ne se sentait pas capable de surmonter. Mais elle avait sentit que derrière ses paroles se cachait une vérité qu'il tairait, par honte de lui-même. L'homme fort cédait devant la panique!
Elle aimait l'idée d'être abandonner parce qu'elle avait eu une vie dissolue et trois enfants pour le rappeler, plutôt qu'à cause de son caractère. Son père le lui avait si souvent répéter: " Toi et ton sale caractère!"
Ce soir-là, elle pleurait de n'avoir pas le courage de suicider et de confier ses enfants à leurs pères.
Ce soir-là, elle pleurait de n'avoir plus assez confiance en eux pour leur confier ces être qui étaient tout pour elle.
Mais comme toutes choses arrivent à leur terme à un moment ou à un autre, les larmes se tarirent.
Elle savait à présent qu'elle continuerait à vivre ainsi, seule avec son amour pour lui planqué au fond d'elle, espérant qu'il ne se réveille pas trop souvent, évitant ainsi la souffrance qui lui vrillait le corps. Espérant ne pas vivre trop longtemps avec ce fer brûlant à l'intérieur, espérant pouvoir vivre à coté sans en ressentir les effets.
Francine s'était aperçu qu'elle vieillissait parce qu'il était loin aujourd'hui et qu'il avait été le seul qu'elle ait réellement aimé. Elle le garderait contre elle, encore et encore. Elle s'en servirait comme armure contre les potentiels humains qui oseraient croire que l'on peut se lier avec elle et la jeter comme on jette un mouchoir en papier. Elle dormirait avec son image accrocher à sa rétine, et se lèverait avec son sourire devant les yeux. Sourire qu'elle effacerait à coups de médicaments. Elle sentirait ses mains sur son corps et irait se perdre dans des relations sans lendemains pour calmer les chairs jusqu'à ce qu'elles se calment d'elles-mêmes, cela arrive au bout d'un temps. On s'aperçoit qu'elles ne vous réveillent plus la nuit, qu'elles ne vous titillent plus à la vue d'un bel homme, d'un sourire. Elle s'affadira doucement, et y prendra plaisir, elle respectera la promesse qu'elle s'est faite: " Je n'aimerais jamais plus un homme, lui seul m'accompagnera jusqu'à ma tombe, même si je me fais inciner!"
Parce que même meurtrie, Francine avait toujours son humour idiot, ou à deux balles comme disent ses enfants.
Bref, ce soir-là, comme beaucoup avant, et beaucoup d'autres après, Francine s'endormie épuisée d'avoir trop pleuré!
La télé tourne encore dans le salon et le canapé en a marre de regarder toujours les même programmes!

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